Éric Zemmour combat pour la survie de la France

Election Ordinaire
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En 2015, Geoffroy Lejeune – directeur de la rédaction de Valeurs actuelles – imaginait la candidature victorieuse d’Eric Zemmour à la présidentielle 2017. Six ans plus tard, il revient sur une politique-fiction devenue réelle hypothèse. Alliés, concurrents, contexte politique, évolution du journaliste star de CNews

En 2015, vous faisiez paraître « Une élection ordinaire », politique-fiction qui imaginait Eric Zemmour franchir les portes de l’Élysée. Six ans plus tard, l’hypothèse semble se matérialiser. Quel sentiment cette anticipation notable vous procure ?

Avant tout, c’est une grande réhabilitation ! Il faut imaginer ce que signifie d’assumer un tel scénario en 2015, alors que même l’intéressé n’envisage même pas l’idée. Il m’a fallu m’accrocher pour réussir à assumer et défendre cette proposition, souvent mal comprise et jugée fantaisiste. D’ailleurs, même en étant l’auteur d’Une élection ordinaire, jamais je n’aurais imaginé que l’hypothèse puisse se poser si sérieusement aujourd’hui. C’est même sans doute la première fois qu’un de mes pronostics semble se réaliser. Rappelez-vous que vous parlez à celui qui, en 2016, avait pronostiqué la victoire de Vincent Peillon à la primaire de la gauche ! Dans le livre, j’évoquais aussi une victoire de l’Italie à l’Euro 2016, et la candidature de François Hollande en 2017. Finalement, pour un pronostiqueur aussi peu fiable que moi, entendre toutes ses rumeurs autour d’Eric Zemmour est une immense satisfaction ! Blague à part, outre l’amusement, je ne suis pour autant pas franchement surpris : Une élection ordinaire ne venait pas de nulle part.

Dans « Une élection ordinaire », Eric Zemmour répondait « Déconnez pas ! » quand Patrick Buisson et Philippe de Villiers évoquaient sa candidature. Qu’est-ce qui a changé aujourd’hui, alors qu’il semble nettement moins réticent à cette idée ?

D’abord, il faut savoir que je n’ai rien inventé. Les arguments de Patrick Buisson, le repas qu’il partage avec Philippe de Villiers et Eric Zemmour à la Rotonde, tout est vrai ! Si, à l’époque, Zemmour avait répondu « déconnez pas », c’est que sa vie n’était pas la même qu’aujourd’hui. Il venait de publier Le Suicide français, qui avait cartonné (400 000 ventes), son influence éditoriale était sans précédent, il préparait déjà le Destin Français. A ce moment-là, il n’était pas du tout attiré par la politique. Au reste, il avait l’impression d’en faire déjà, mais de n’avoir aucun poids électoral. Progressivement, pourtant, je l’ai vu infléchir sa position. En 2017, pendant une interview, Jean-Jacques Bourdin lui sortait les sondages officieux qu’on fait faire pour lui. A ce moment-là, Zemmour avait balayé la chose d’un revers de main, mais avouait tout de même être flatté.

« Beppe Grillo, Trump et Macron ont réussi à gagner des élections en sortant de nulle part. Pourquoi pas lui ? »

Déjà, le discours avait changé. Par la suite, j’en avais rediscuté avec lui au printemps 2019, après les élections européennes. Cette fois, il m’avait répondu : « Je sais que beaucoup de gens parlent de moi, parce qu’il n’y a personne ». Il ne pouvait que faire le constat de l’atomisation du paysage politique, et de son influence grandissante. J’ajoute qu’au moment de la sortie de son livre, en 2015, il y a en face de sacrés personnages à droite ! Sarkozy, Marine Le Pen, Fillon et Juppé sont des ténors de la politique. Aujourd’hui, il reste, pour schématiser, Christian Jacob, Bruno Retailleau et Guillaume Peltier. La question du pouvoir électoral de Zemmour se pose plus que jamais. C’est ce qui explique cette ultime évolution : il assume désormais se poser la question. Beppe Grillo, Donald Trump et Macron ont réussi à gagner des élections en sortant de nulle part. Pourquoi pas lui ?

En 2017, vous faisiez reposer le succès de Zemmour sur un rejet massif de François Hollande, d’ailleurs trahi par une partie de sa gauche. Aujourd’hui, Macron semble unanimement détesté, mais conserve une base électorale mobilisée. Zemmour peut-il le battre, comme il aurait battu Hollande ?

Le schéma à retenir, c’est qu’en 2017, Emmanuel Macron sort de nulle part, et renverse un géant. Il est ministre du président le plus détesté de la cinquième république, et stagne à 5-6% pendant un long moment. En face, François Hollande a trente ans d’expérience, la légitimité présidentielle, le soutien des institutions et d’une bonne part de son parti, dont il est le candidat naturel. Si Macron parvient à vaincre Hollande, malgré tout, c’est parce qu’il a fait preuve d’une incroyable ténacité, et d’une foi totale en son destin. En 2016, Alain Minc lui dit pourtant ceci : « En 2017, je soutiens Hollande, en 2022 Valls. Toi, ce sera en 2027 ». Pourtant, Emmanuel Macron y va, et gagne. Il a gagné dix ans sur la prophétie de Minc. Aujourd’hui, la question est donc la suivante :Eric Zemmour peut-il jouer à Marine Le Pen le tour qu’Emmanuel Macron a joué à François Hollande en 2017 ? Puisque, tant que Marine Le Pen reste, rien ne passera, la carte que doit jouer Zemmour est de montrer l’émergence d’une alternative au projet mariniste. C’est absolument nécessaire, puisque que Marine Le Pen stérilise son électorat depuis dix ans.

« Tout ce qui compte, donc, c’est la capacité d’Eric Zemmour à fédérer les LR et les frontistes, en alliant le discours identitaire et souverainiste de Marine Le Pen aux positions conservatrices de LR »

Ceci étant, on est très loin de l’équation idéale qui ouvrirait une autoroute à Zemmour. Dans le sondage que Valeurs actuelles a récemment publié, il est à 13%. Ce n’est certes pas ridicule, mais c’est très loin d’être suffisant. En fin de compte, tout se jouera sur les forces qu’il parvient à agréger autour de lui. Rappelez-vous : quinze jours avant se rallier à Macron, François Bayrou juge « catastrophique » une potentielle victoire d’un candidat « issu du monde de la finance ». Deux semaines plus tard, il retourne sa veste et fait gagner 5% à Emmanuel Macron. Tout ce qui compte, donc, c’est la capacité d’Eric Zemmour à fédérer les LR et les frontistes, en alliant le discours identitaire et souverainiste de Marine Le Pen aux positions conservatrices de LR. Il est capable, par son entregent et son réseau, de rallier des membres des LR, de DLF et du RN. C’est ce qu’avait fait Mitterrand en 81, en se faisant élire après avoir parlé aux communistes et aux socialistes. Ni Marine Le Pen ni aucune figure actuelle de la droite n’en sont capables aujourd’hui. Cela dit, je constate que bien peu de gens semblent prêt à se rallier à cette hypothèse, pour le moment. La question est en tout cas posée, et a le mérite d’exister.

On s’interroge surtout sur le comportement de la droite. Dans « Une élection ordinaire », cadres des Républicains et figures du RN finissent effectivement par se rallier à Zemmour, faisant s’écrouler le « rempart ». Un comportement que seraient capables d’assumer demain les Retailleau, Aubert, Wauquiez, et les plus fidèles des marinistes ?

Je pense oui, et peut-être même plus facilement que dans Une élection ordinaire. Il ne faut pas oublier l’importance du choc de l’élection d’Emmanuel Macron. 2017, c’est le great reset de la politique française. Avant la victoire macroniste, la droite est absolument certaine de gagner, le FN préfère se dire que ce sera pour la prochaine, et le PS n’a pas encore compris qu’il n’est pas mort. Dans « Une élection ordinaire », deux blocs se rallient à Zemmour. Il y a d’abord la droite conservatrice déçue par Marine Le Pen (dans mon livre, Marion Maréchal puis Jean-Marie Le Pen), et dans un second temps, la droite souverainiste et « nostalgico-gaullienne » déçue par Sarkozy (incarnée cette fois par Henri Guaino). Or, aujourd’hui, ce double détachement a déjà eu lieu. Marion Maréchal et Henri Guaino sont déjà dans la nature, et sont aujourd’hui tous deux prêts à envisager tout ce qui permettrait l’émergence d’une alternative. Depuis 2015, donc, le scénario s’est crédibilisé de lui-même, sans que ni Zemmour ni moi n’y fassions quelque chose. Il restera bien sûr toujours quelques irréductibles, des deux côtés, qui refuseront toute ouverture. Qu’importe. Ça n’empêche pas Laurent Wauquiez et Bruno Retailleau de déjeuner avec Eric Zemmour pour évoquer 2022, pas plus que ça n’empêche Julien Aubert de se poser des questions et Nicolas Dupont-Aignan de multiplier les rendez-vous discrets. Même Marine Le Pen y pense, et questionne fréquemment son entourage. On est donc passé du roman d’un jeune journaliste à une sérieuse hypothèse qu’envisagent tous les acteurs qui joueront un rôle en 2022. Les obstacles sont, en réalité, beaucoup moins nombreux qu’en 2015. Comme je le racontais dans mon livre, son père lui avait même dit cette phrase, il y a quelques années : ‘‘Ils finiront par te tuer, mon fils’’

Dans votre livre, Zemmour bénéficie surtout d’un faiseur de roi, Patrick Buisson, qui le pousse à s’engager. Patrick Buisson semble cependant beaucoup plus en retrait aujourd’hui, et pas franchement impliqué dans l’hypothèse Zemmour. Qui pourrait le remplacer, pour 2022 ?

L’histoire récente de Patrick Buisson est compliquée. Entre 2007 et 2012, il a effectivement pu être le « faiseur de roi » de Nicolas Sarkozy – comme, d’ailleurs, Henri Guaino. Dès 2015, il avait théorisé l’union des droites, sans qu’elle ne se concrétise en 2017. Après la victoire de Macron, il comptait encore miser sur l’éclatement des partis et l’émergence d’une candidature unique. Là encore, on ne l’a pas écouté, et ça ne s’est pas fait. Aujourd’hui, et pour la première fois depuis un moment, il n’a plus de « poulain », pas plus que d’activités officielles, puisqu’il a quitté la direction de la chaine Histoire après avoir pris sa retraite. Politiquement, il semble avoir acté la fin de l’union des droites, et préfère miser sur la convention de la droite et l’union des populistes. Est-ce qu’il a raison ? Je n’en sais rien. La question qui nous intéresse vraiment est plutôt celle-ci : Eric Zemmour a-t-il vraiment besoin d’un faiseur de roi ? Si on peut, sans trop prendre de risques, estimer que Nicolas Sarkozy avait besoin d’un Patrick Buisson pour avoir des idées, c’est nettement moins le cas de Zemmour. Ce dont il a besoin, ce ne sont pas de convictions mais de soutiens.

Au cours de sa campagne fictive, vous laissez clairement entendre que Zemmour est la cible d’une tentative d’assassinat, qui le plonge dans le coma avant de finalement lui profiter. A l’heure où la société française semble de plus en plus violente, c’est un risque qui pèserait sur un « vrai » candidat Zemmour ?

Ce qui est fascinant chez lui, c’est son inconscience totale vis-à-vis de ses sujets. Jusqu’à récemment – jusqu’à ce qu’on le lui interdise, en fait –, il continuait de prendre le métro et de marcher seul dans la rue. Il faut le noter, Eric Zemmour n’a aucune peur physique. C’est pourtant l’une des rares personnes, en France, qui prend un réel risque pour sa vie en s’engageant politiquement. Comme je le racontais dans mon livre, son père lui avait même dit cette phrase, il y a quelques années : « Ils finiront par te tuer, mon fils ». Il est évident qu’il est aujourd’hui plus facile d’être un Jean Lassalle, dont on sait le capital sympathie, ou un Nicolas Dupont-Aignan, qui est candidat à la présidentielle sans que personne ne soit au courant, qu’être Eric Zemmour, qui est très connu et détesté par beaucoup. Cela dit, est-ce que ce paramètre jouerait un rôle dans son engagement ? Je ne pense pas. D’abord, aujourd’hui, on sait très efficacement protéger des personnes bien plus clivantes ou en risques que lui. Surtout, il faut garder en tête qu’il vit avec ce genre de menaces depuis dix ans, et que ça ne l’a jamais détourné de son chemin. C’est assez bluffant. Il faut bien admettre que le courage physique – surtout quand il est allié au courage intellectuel – finit par devenir une belle qualité, dans cette époque qui est en singulièrement dénuée.

Dans un sondage récemment paru dans Valeurs actuelles, Eric Zemmour est crédité de 13% des intentions de vote. Une estimation qui n’a pas beaucoup évolué depuis les 12% de 2015, malgré le succès certain des idées du polémiste, et sa présence quotidienne sur CNews. De quoi doucher les espoirs des « zemmouristes » les plus déterminés ?

A vrai dire, le résultat de ce sondage ne m’a pas vraiment étonné. Il ne faut pas perdre de vue qu’Eric Zemmour est très connu, depuis longtemps. Pour les plus jeunes, il a explosé sur CNews, mais pour les gens de ma génération, c’était sur le plateau d’On n’est pas couché qu’il a vraiment « percé ». ONPC, à l’époque, c’était cinq millions de téléspectateurs pour les grands soirs, contre en moyenne 800 000 sur CNews aujourd’hui. 800 000, soit dit en passant, c’est le score de Nicolas Sarkozy à la primaire de la droite en 2016. Autrement dit, ce n’est même pas qualificatif pour le premier tour de la présidentielle.

« Si lui y croit – et je ne suis pas persuadé que ce soit déjà le cas aujourd’hui – tout peut arriver »

Mais revenons à l’essentiel : le « phénomène Zemmour » n’est donc pas récent, et déjà à l’époque, ça faisait du bruit. Il y avait des manifestations devant Le Figaro pour réclamer son départ, et il vendait plusieurs centaines de milliers de livres. Ce qui a changé, entre temps, ce n’est donc pas tant l’ampleur du phénomène, mais la relation qu’Eric Zemmour entretient avec l’opinion. Concrètement, aujourd’hui il n’est pas plus connu, mais plus clivant. Sur le plateau d’ONPC, à l’époque, c’était un chroniqueur marqué, parfois sulfureux, mais avant tout un homme de conviction. Aujourd’hui, je pense qu’il est passé des convictions au combat pour la survie de la France. C’est ce qui explique, selon moi, la faible progression de ses deux sondages. Dans ce contexte, on pourrait d’ailleurs même dire qu’il est miraculeux qu’il ait réussi à gratter un point supplémentaire, au lieu de s’effondrer dans les sondages.

Sur la candidature d’Eric Zemmour en 2022, les bruits de couloir se multiplient, les rédactions s’emballent et la rumeur s’étend, mais rien de solide ne semble encore vraiment lancé, si ce n’est une discrète pétition. Concrètement, vous y croyez ?

Pour être honnête, je préférais être seul à y croire en 2015 que d’assister aux grands mouvements de 2021. C’est en tout cas beaucoup moins drôle à observer ! Quant à y croire, je ne sais pas. Une chose est certaine : tout va se jouer sur la détermination d’Eric Zemmour. Si lui y croit – et je ne suis pas persuadé que ce soit déjà le cas aujourd’hui – tout peut arriver. Je ne suis certes pas un de ses intimes, encore moins dans sa tête, mais je pense que s’il était décidé, il agirait déjà autrement. Sans doute, il commencerait à l’officialiser, en privé ou en public, afin de préparer les esprits à sa candidature. Je pense qu’il est encore en train d’y réfléchir, d’observer, et qu’il veut se conserver une porte de sortie honorable. Pour le moment, donc, je n’y crois pas encore. Mais nous n’avons jamais été aussi proches de la concrétisation de cette hypothèse, et je crois même que le cadre d’Une élection ordinaire est déjà largement dépassé. Qu’est-ce qu’il va se passer pour la suite ? Je n’en sais rien. Cela dépend essentiellement de lui, et des signaux qu’il décidera d’envoyer à ses potentiels alliés – et à ses potentiels concurrents. Or, pour l’heure, il n’a aucun allié déclaré, et tous ses concurrents s’attachent à balayer de la main l’hypothèse, estimant qu’elle n’est pas sérieuse. En somme, Zemmour a certaines cartes en main. Sans doute pas toutes, et sans doute est-il encore trop tôt. A lui de voir s’il souhaite les abattre.

Propos recueillis par Paul Guerry, Stanislas Rigault et Etienne de Solages

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